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Mehdi Allani : « dire que l’Etat va au secours du privé, tandis que celui-ci se débrouille réellement tout seul est inacceptable ».

Mehdi Allani : « dire que l’Etat va au secours du privé, tandis que celui-ci se débrouille réellement tout seul est inacceptable ».

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Un patron d’hôtel dans la tourmente du Covid-19 et de ses répercussions. Bien qu’optimiste par nature, Mehdi Allani n’en a pas moins élaboré dès le début de la crise trois scénarios pour se prémunir en amont : un premier optimiste, un deuxième réaliste et un troisième catastrophe.

Celui qui est aussi past-président de la Fédération régionale de l’hôtellerie du Cap-Bon craint que le fossé entre les hôtels ne se creuse encore plus face à un système bancaire implacable et à un Etat qui n’a pas encore concrétisé ses promesses de soutien au secteur tout entier.

Malgré tout, il continue d’entretenir la flamme de l’espoir pour un été sans trop de dégâts économiques.

 

Confinement et déconfinement :

Je pense que le couperet sera pour fin mai quand nous aurons les résultats du déconfinement qui a loin d’avoir été respecté. Si on est dans des chiffres similaires à maintenant, c’est-à-dire que ce sera bon et je pars même du principe qu’on passera un été très proche de la normale pour moi qui suis exposé en tant qu’hôtel. Le seul point d’interrogation concerne les TRE : vont-ils être obligés de continuer à faire un confinement ? Beaucoup réfléchissent à ne pas rentrer s’il y a le confinement obligatoire en juillet et août.

Si par contre on se rend compte le 25 mai que le déconfinement a fait des dégâts, si on se retrouve avec une centaine de cas de malades par jour, il va falloir serrer les boulons. Et si on se retrouve complètement dépassés, là il n’y aura pas d’été.

Personnellement, je prévois une réouverture le 4 juin et une reprise du travail par mes équipes le 1er juin.

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Mesures de sécurité sanitaire :

Notre hôtel est soumis à un audit régulier par Cristal International Standards. Cet audit concerne 8 modules à savoir : le Food (tout ce qui est denrées alimentaires, la sécurité de l’eau, la lutte contre les légionnelles, les piscines, la sécurité contre les incendies et la sécurité contre l’intrusion et les menaces terroristes) ; les deux autres modules sont, à mon avis, extrêmement importants car ils sont en relation directe avec la prévoyance et la lutte contre le Coronavirus.

Il s’agit du module DIN Check (points de vente bars et restaurants) et le Room Check. Ils sont destinés à assurer l’hygiène du point de vue microbiologique et la propreté des points de vente et des chambres. Nous les appliquons depuis à peu près 3 ans avec un audit mensuel inopiné. C’est un contrôle draconien qui touche même aux petits détails. L’audit se fait sur 4 chambres dont deux libres et deux occupées. A ce niveau, nous sommes déjà en avance.

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Les résultats des analyses microbiologiques sont instantanés. Ensuite, Cristal International Standards prépare un rapport et nous accorde un score. Si l’hôtel obtient plus de 70% à trois passages consécutifs, il aura un Award. En fait, il y a trois classements : au niveau de la région, du pays et du continent. Je rappelle qu’en ce qui concerne le Room Check, nous avons eu en 2018 le premier prix continental. Nos équipes s’y sont formées et nos produits de désinfection sont testés ; ils sont capables de stériliser une télécommande, une poignée, etc. Avant la fermeture à cause du Coronavirus, nous y avions ajouté d’autres mesures de désinfection pour, par exemple, les boutons poussoirs avec l’installation des distributeurs de gel hydro-alcoolique. La prise de température des clients y était également appliquée.

Nous avons donc anticipé certaines mesures incluses dans le protocole sanitaire et nous comptons aller au-delà des mesures sanitaires du ministère de la Santé car Cristal international Standards avait développé son propre module destiné à la lutte contre tout type et contre toute éventuelle propagation de virus.

« Nous comptons aller au-delà des mesures sanitaires du ministère de la Santé »

Je dois souligner par ailleurs que nous nous sommes rendu compte que pour 80% des cas d’infection virale, le client pointe du doigt la cuisine alors que les études ont démontré que la source initiale des contaminations vient de la chambre. Pour cette raison précise, nous avons pris la décision d’appliquer le module Room Check.

Maintenant, pour l’application du protocole sanitaire, chaque professionnel se pose deux questions essentielles. D’abord, l’investissement coûte-t-il cher ? Et ces mesures seront-elles appliquées à moyen et à long-termes ? S’il s’agit de petits investissements permettant d’améliorer davantage le travail, tout ira bien. Mais s’il s’agit de gros investissements qui seront abandonnés après deux mois, cela pourrait créer des problèmes d’autant plus que l’hôtelier n’a pas les moyens de réaliser de tels investissements.

Deux modèles, deux scénarios :

Tous les pays émetteurs sont dans l’œil du cyclone. Tous nos clients proviennent des pays infectés par le Coronavirus. A mon avis, les voyages reprendront de la même manière à partir de 2021 et cette année est ratée car nous n’allons pas pouvoir attirer de touristes français, espagnols, italiens et anglais.

Il se peut que les premiers touristes allemands et belges soient là à partir des mois de juillet et août.

Les pays qui possèdent des infrastructures touristiques et ayant l’habitude de recevoir un grand nombre de touristes tels que l’Espagne, la France et l’Italie, ils verrouilleraient leurs frontières pour que leur tourisme fonctionne d’une manière interne et autonome.

Les autres pays comme l’Allemagne ou la Belgique, dont le modèle touristique est plus basé sur les voyages, devront encourager leurs ressortissants à voyager pour redémarrer l’économie touristique. Si l’espace Schengen sera ouvert et la Tunisie ouvre de même ses frontières, il se peut que les premiers touristes allemands et belges soient là à partir des mois de juillet et août.

« Les premiers touristes débarqueront au mois de septembre avec probablement très peu d’Algériens »

Néanmoins, politiquement parlant, je ne vois pas comment les choses s’arrangeront s’il y aura par exemple un différend entre la France et l’Allemagne sur l’ouverture de l’espace Schengen. Mais je pense que l’Allemagne exercera des pressions pour que l’économie des voyages redémarre. Quoi qu’il en soit, pour les hypothèses les plus optimistes, il y aura des touristes provenant de quelques pays européens à partir du mois d’août. Sinon, les premiers touristes débarqueront au mois de septembre avec probablement très peu d’Algériens.

Clientèle locale :

Si la situation sanitaire continue à s’améliorer, la clientèle locale reviendra sans aucun doute car nous avons déjà reçu certaines demandes. Notre clientèle appartient à une classe aisée qui pourra débourser quelques centaines de dinars pour passer une semaine dans un hôtel. Pour mon propre cas, nous arriverons même à réaliser 70% des revenus des mois de juillet, août et septembre de l’année précédente.

 

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Mesures économiques :

Nous avions dit, dès le mois de mars, qu’en l’absence de mesures courageuses, les choses vont être compliquées. Aujourd’hui, l’Etat demande encore au privé de financer toutes les caisses et de payer les impôts tandis que le secteur privé a du mal déjà à payer les salaires, sachant que les 200 dinars promis par l’Etat pour les salaires du mois d’avril ne sont pas encore versés.

Je sais que l’Etat n’a pas les moyens et que nous ne sommes pas un pays riche et nous comprenons de même que nous devons être solidaires et faire de notre mieux. Néanmoins, l’Etat ne doit pas s’engager s’il n’a pas les moyens et qu’il le dise clairement. Mais dire que l’Etat va au secours du privé, tandis que celui-ci se débrouille réellement tout seul est inacceptable.

« Les 200 dinars promis par l’Etat pour les salaires du mois d’avril ne sont pas encore versés ».

Quant aux banques, elles profitent malheureusement de la situation. Personnellement, après le coup dur que j’ai subi suite à la faillite de Thomas Cook, j’ai obtenu un crédit pour que je puisse gérer la basse saison. Nous avons donc fait 5 mois de l’hiver sans réaliser de profits. Et quand le moment est venu pour entrer dans un cycle positif, la crise sanitaire a frappé.

Si les banques nous prêtent de l’argent, elles le font avec des taux exorbitants. Dans cette situation extraordinaire, nous étions tous solidaires. La FTH a acheté du matériel pour les hôpitaux. Des hôtels se sont mis à la disposition du ministère de la Santé pour le confinement, l’industrie a fait de son côté des efforts. Chacun a mis la main à la pâte d’une façon ou d’une autre. Mais que les banques continuent à prêter avec les mêmes taux qu’avant la crise sanitaire, je trouve cela scandaleux.

Si les banques profitent de cette crise pour faire des bénéfices extraordinaires notamment avec un TMM très élevé, c’est quand même aberrant.

Les conclusions à tirer :

Ce sera une crise de trop pour certains d’hôtels qui ne pourront pas rouvrir leurs portes. Il s’agit particulièrement des hôtels qui travaillent sur des marchés européens. Les hôtels de moyenne gamme subiront également le coup car il sera difficile pour la classe moyenne tunisienne de se payer des vacances.

D’abord parce que beaucoup ont déjà épuisé leurs congés mais également car beaucoup d’autres n’ont pas les ressources nécessaires. Cette crise fera encore du mal à l’hôtellerie et creusera davantage l’écart entre les hôtels viables et ceux qui sont déjà en difficultés. Elle a prouvé encore une fois que notre secteur est tributaire des facteurs extérieurs.

« Dans le meilleurs des cas, les hôtels qui s’en sortiront bien vont faire la moitié de leurs chiffres d’affaires réalisés en 2019 ».

Si la Tunisie réussit son déconfinement, le tourisme reprendra car le modèle touristique tunisien est basé à 80% sur des marchés européens et étrangers, sans oublier les TRE qui constituent une manne très importante pour le tourisme tunisien. Néanmoins, bien qu’ils aient hâte de rentrer, ils  ne veulent pas sacrifier 14 jours en confinement. Et si les pays européens feront de même, cela posera beaucoup de problèmes.

Bien que je reste un éternel optimiste, l’année 2020 sera catastrophique pour notre secteur mais je ne sais pas à quel point exactement. Dans le meilleurs des cas, les hôtels qui s’en sortiront bien vont faire la moitié de leurs chiffres d’affaires réalisés en 2019.

Chaque mois, nous sommes face au casse-tête du paiement des salaires. Si j’ai la chance que ma banque me finance pour payer les salaires, cette situation ne pourra pas perdurer. À un certain moment, il faudra que l’argent rentre pour continuer à payer les salaires. Je crois que nous allons avoir six mois très compliqués.

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Mon seul souhait actuel c’est que nous nous retrouvions le 25 mai avec un nombre d’infections et un nombre de morts très bas. Cela permettra de reconstruire et redémarrer l’économie locale en attendant la réouverture des frontières.

Nous devrons en outre nous adapter et trouver de nouvelles solutions comme par exemple appliquer les tests rapides sur tous les passagers. C’est vrai qu’ils coûtent chers mais pas autant que laisser l’économie à l’arrêt. Il s’agirait par exemple d’ouvrir aux TRE en appliquant ces tests rapides. Par la suite, les passagers testés négatifs pourront passer leurs vacances tranquillement tandis que ceux testés positifs au COVID-19, nous les dirigeront vers des hôtels COVID-19+.

 

Lire aussi les autres intervenants au Think-Tank DestinationTunisie.info #Covid-19

Brahim Ouerzazi, agent de voyages

Ridha Habazi, directeur général de l’hôtel Golden Yasmine Taj Sultan

Nadaa Ghozzi, directrice générale de l’agence de voyage Select Travel

Wissem Ben Ameur, directeur général de l’agence Liberta Voyages

Anis Suissi, directeur Commercial et Marketing dans l’hôtellerie à Hammamet

Nebil Sinaoui, propriétaire de Maison Didine, Signature Traiteur et Le Gourmet

Tarek Lassadi, directeur général de l’agence de voyage Traveltodo

Mourad El Kallal, hôtelier à Djerba et ancien tour-opérateur 

Jabeur Ben Attouch, président de la FTAV

Anis Sehili, directeur commercial central groupe El Mouradi

Karim Kamoun, agent de voyages, hôtelier, tour-opérateur

Dr Samy Allagui, consultant en services de santé

Mehdi Hachani, président de la Fédération tunisienne des guides agréés de tourisme

Thierry Breton, commissaire européen pour le marché intérieur

 

 

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