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Mon patron, Néji Mhiri : ma première rencontre et ma dernière conversation avec lui

Mon patron, Néji Mhiri : ma première rencontre et ma dernière conversation avec lui

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Suite à la disparition subite, le 4 avril 2021, de Néji Mhiri, président-fondateur du groupe El Mouradi, l’un de ses plus proches collaborateurs, Anis Sehili, directeur central commercial des 16 hôtels que compte la chaîne, apporte un témoignage vivant.

Le 3 avril aux environs de 19h00, j’étais au téléphone avec Si Néji Mhiri pour quelques échanges comme nous en avions l’habitude. Nous avons discuté du marché russe et avons déduit ensemble que c’était finalement la seule issue pour activer la saison touristique actuelle. Nous avons à ce propos parlé de la visite qu’effectue actuellement le ministre du Tourisme, Habib Ammar, sur ce marché pour lequel le groupe El Mouradi fut aussi parmi les pionniers il y a longtemps.

Mais Si Néji m’a aussi et surtout parlé d’autre chose et je retiendrai cela comme une forme de recommandation quelques heures avant qu’une crise cardiaque ne vienne l’emporter. Il a évoqué avec moi la situation du Club House d’El Kantaoui et a exprimé son regret de voir que ce lieu destiné à un sport noble qu’est le golf supposé affiner le goût des gens pour les belles choses s’était transformé en un restaurant-boîte de nuit. Il en était très mécontent, voire carrément choqué, et a exprimé le vœu que les choses changent avant le retour des golfeurs.

Ce fut notre dernier échange avant que je n’apprenne le lendemain matin la terrible nouvelle qui nous a tous surpris étant donné qu’il se portait bien malgré ses 82 ans.

Il y a trente ans, mon premier contact avec Si Néji

C’était à l’été 1991, ou peut-être 1992. J’étais à l’époque étudiant et travaillais comme saisonnier à l’hôtel El Mouradi à El Kantaoui en tant que chasseur. Un homme, particulièrement bien habillé, franchit un jour le seuil d’entrée de l’établissement, muni d’un cartable. Alors que j’étais resté immobile à le regarder, il vint vers moi et me sermonna: « si j’était un Allemand, tu serais venu m’accueillir pour avoir un pourboire. Si tu veux faire carrière dans le tourisme, il faut apprendre à aimer les gens et les servir. Si tu es là dans l’espoir d’avoir un pourboire uniquement, tu ne feras jamais carrière dans le tourisme ». A ma grande surprise, je découvris que c’était le PDG de l’hôtel en personne qui venait de m’adresser la parole et de me donner finalement des conseils précieux.

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Une photo rare du défunt dans la force de l’âge.

Quelque temps plus tard, je discutais avec un client turc, langue que je connais étant donné que j’étais étudiant en Turquie. Cet échange attira l’attention de Si Néji qui m’appela pour savoir quelle langue je parlais et pour en savoir plus sur ma formation. C’est alors qu’il me donna sa carte de visite et me dit qu’il encourageait les jeunes et qu’à la fin de mes études, je pourrai soumettre mon CV pour un emploi fixe à l’hôtel. C’était la première carte de visite de ma vie que je tenais alors entre les mains.

Mon entrée chez El Mouradi

A la fin de mes études, j’ai donc intégré El Mouradi au département commercial où j’ai côtoyé et où j’ai été formé par feu Abdelmoula Gallas, à l’époque haut responsable au sein du groupe et qui m’a mis tout de suite à l’aise car cela faisait partie de la politique de l’entreprise que de miser sur les jeunes. J’ai beaucoup appris de mes collègues et des voyages aussi que j’ai pu entreprendre.

Et s’il fallait me remémorer un épisode très fort dans ma carrière, c’est certainement le rapprochement de la chaîne El Mouradi avec le groupe hôtelier espagnol Sol Meliá. J’ai eu la chance de suivre de très près les négociations entre les deux parties et c’est là que j’ai pu découvrir tout le savoir-faire et le talent de Si Néji Mhiri et sa stratégie à la manière de Bourguiba, à savoir celle d’arriver à ses fins par étapes. Car les Espagnols au départ tenaient à un accord de gestion pour compte. Bien que n’étant pas d’accord sur la formule, le regretté a accepté dans un premier temps avant de les faire changer d’avis et les faire opter pour la formule de la franchise qu’il avait envisagée dès le départ dans le but de nous faire bénéficier du know how des Espagnols et rehausser le niveau de nos hôtels. Il nous disait qu’il fallait toujours que la discussion soit équitable entre les parties et insistait sur les relations de confiance. Ce fut d’ailleurs l’un de ses traits de caractère, l’équité et la fidélité à ses partenaires et à ses fournisseurs.

L’autre trait de génie de Si Néji, c’était aussi sa capacité de juger les gens et évaluer leur personnalité sans se tromper. C’était un meneur d’hommes, je travaillais avec lui jour et nuit mais toujours avec plaisir. Il nous respectait, et particulièrement devant ses amis, ses partenaires, les autorités, etc.

La plus grande chaîne hôtelière du pays

Néji Mhiri m’a donné la chance d’être le plus jeune directeur commercial de la plus grande chaîne hôtelière du pays, mais à une condition qu’il m’avait posée dès le départ, celle de faire tourner les hôtels et assurer les salaires des 3000 salariés en me fixant un taux d’occupation de 75% des établissements. Pour cela, il m’encourageait aussi à recruter des jeunes, même meilleurs que moi insistait-il, sans crainte pour mon poste. En définitive, j’ai eu la chance de figurer parmi ses protégés et il comptait sur nous. Il nous a aussi inculqué la notion d’appartenance à l’entreprise avec une façon très agréable de nous motiver et d’insuffler en nous une confiance sans faille. Ses souhaits étaient pour moi des ordres tant ce qu’il disait était rigoureux.

Il faut garder à l’esprit que le défunt était un self-made-man et très patriote, de la génération de l’Indépendance. Il respectait les jeunes, les créateurs, les artistes, les petites fonctions au sein de ses hôtels. Sa stratégie était bâtie sur la théorie du volume/coût. Autrement dit, avoir du volume pour gagner en coût. Mais il voulait aussi et surtout que la Tunisie demeure concurrentielle, que nous ayons un pouvoir de négociation suffisant face aux tour-opérateurs dont la taille augmentait également. Pour lui, un hôtel de grande capacité permet d’être incontournable, c’était son raisonnement sur lequel il a poursuivi l’extension du groupe.

Satisfaire clients et partenaires

Je me souviens d’un été où nous risquions d’être en surbooking. Avec un T.O suisse, la direction commerciale de l’époque avait signé pour 10 chambres en trop. Alors, pour éviter tout conflit avec le voyagiste et tout risque d’avoir des clients sans possibilité de les loger, il entama la construction de 20 chambres supplémentaires à l’hôtel Selima Club pour qu’elles soient fin-prêtes à l’arrivée des clients. Opposé au surbooking, il nous disait toujours qu’il fallait trouver des lits aux clients à tout prix pour les satisfaire. Il a été le premier par ailleurs à décider d’accorder des contingents pour le marché local parce qu’il croyait dans son potentiel dans la durée.

Si Néji Mhiri s’en est allé laissant derrière lui une chaîne totalisant 16.000 lits. Il connaissait les problèmes du secteur sur le bout des doigts et nous demandait d’intervenir dans l’exploitation pour améliorer nos out-put. A propos d’exploitation justement, il nous parlait toujours de la nécessité d’une direction bicéphale au sein des hôtels, partant du principe que le directeur est un être humain qui ne peut pas gérer pendant 24h la bonne marche de l’établissement ; aussi a-t-il mis en place un second responsable dans chaque unité.

Et malgré son âge, il croyait dur comme fer dans les nouvelles technologies. Grâce à son soutien et ses convictions, El Mouradi a été la première à développer un site marchand, il était très exigeant et suivait de très près cette évolution.

On gardera de lui l’image du frère, du père, du général. Et malgré ses engagements, il demeurait toujours très accessible. Quand j’avais besoin de quoi que ce soit, c’était réglé dans la journée. Il savait que la chaîne de production ne devait pas s’interrompre. L’entrepreneur qu’il a également été a investi bien au-delà de Sousse en allant à Aïn Draham ou encore à Tozeur sans hésiter et recommandait toujours de recruter les employés de la région en priorité.

Si Néji Mhiri n’est plus mais il nous a inculqué des valeurs. Ses enfants, Sami, Mourad et Selma vont assurer sans aucun doute la reprise du flambeau car il les avait déjà impliqués depuis une quinzaine d’années dans les affaires du groupe. Il ne sera pas simple d’assurer la relève du père-fondateur mais nous continuerons de nous inspirer de sa stratégie et marcher sur ses traces. Qu’il repose en paix.

Anis SEHILI

(Directeur central commercial des hôtels El Mouradi)

 

 

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