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Ahmed El-Karm, président de l’APTBEF : « Le comportement des banques n’est pas réellement contre le secteur touristique »

Ahmed El-Karm, président de l’APTBEF (Association professionnelle tunisienne des banques et des établissements financiers), décortique dans ce discours les problèmes de l’endettement de la filière hôtelière et dévoile sa recette pour faire sortir les hôteliers de l’ornière, en énumérant les différentes actions et mesures financières et non financières à entreprendre en urgence.  

« Le tourisme est un secteur à la limité de la bancabilité. Certaines banques, par la décision de leurs Conseils d’administration, ont bloqué le financement du secteur touristique. D’autres l’inscrivent dans leur business plan avec des perspectives d’évolution très timides, pour ne pas dire nulles.

Les quelques banques qui sont encore en train d’accompagner ce secteur se comptent sur les doigts d’une main. Cette situation, analysée du point de vue risques, est compréhensible car c’est un secteur qui pèse lourdement dans les bilans et les comptes d’exploitation des banques. La plupart des créances sont classées et ont besoin d’être nécessairement provisionnées. Donc, c’est un prélèvement sur les bénéfices de la banque qui s’effectue pour la provision. Autrement dit, c’est une rémunération dont les intérêts qu’elle génère ne sont pas inscrits dans les revenus de la banque. Ce qui fait que les banques n’en profitent pas, tout en continuant à supporter le coût des créances. De ce point de vue, le comportement des banques n’est pas réellement contre le secteur touristique. « 

Absence de réserves

« À cela s’ajoute l’absence de réserves de fonds servant à la réhabilitation à long terme du secteur.  Sur cette conséquence comptable évidente, une situation de crise est inévitable pour l’exploitation des banques. Notre mission à tous est d’agir ensemble pour changer cet état des choses et faire que la perception du tourisme soit différente en tant que réalité économique. En dépit des aspects relatifs à la promotion du secteur, à la qualité des services, aux démarches commerciales et aux formations -dont des experts dissertent pour débattre le comment et les formes à entreprendre-, je me contente des aspects qui vont avoir un effet immédiat sur la situation financière des hôtels et le secteur touristique, ainsi que leur capacité de dégager un cash-flow permettant de faire face, au moins, partiellement, à leurs échéances bancaires ».

Quelles sont les cinq actions urgentes à entreprendre ?

« Je vois cinq décisions urgentes et immédiates que nous pouvons d’ailleurs prendre sans avoir besoin de passer par l’ARP (Assemblée des représentants du peuple), car il s’agit de mesures gouvernementales à prendre rapidement et à mettre en place avec conviction ».

  1. L’ouverture du ciel

« La première action est relative à l’Open Sky. Nous ne pouvons pas continuer à fermer le ciel tunisien devant ceux pouvant amener des touristes à notre pays. Il faut comprendre qu’il n’y a pas de touristes en l’absence de ponts aériens vers les grandes destinations. Cette mesure est urgente dans le sens où nos concurrents ont d’ores et déjà ouverts leurs cieux et en profitent pleinement. Si l’ouverture du ciel avance timidement en Tunisie, c’est à cause de la question de Tunisair. Les gens disent que l’Open Sky va fragiliser et provoquer des dégâts énormes sur la compagnie aérienne tunisienne. Quel est le plus intéressant selon vous ?  Maintenir en vie une société qui n’a pas su se réformer ou bien aider à sauver tout un secteur et des milliers d’emploi ?

Un débat doit être ouvert pour décider clairement de la place de l’Open Sky en Tunisie et définir les mesures courageuses à prendre pour que l’ouverture du ciel cohabite avec une situation de fragilisation de Tunisair à laquelle il faudrait apporter les solutions adéquates ».

2: L’immobilier touristique

« La deuxième action consiste à profiter de l’espace des hôtels qui est réellement un espace immobilier, mais qui n’est pas rentabilisé. Avec le décret du 11 mars 2016 permettant aux hôteliers de construire des résidences touristiques et promouvoir ainsi d’une manière extensive nos sites touristiques, les hôteliers profitent désormais d’une opportunité à ne pas rater pour les unités concernées.

Il faudrait en effet aller rapidement et concevoir de l’immobilier touristique de qualité qui soit un attrait pour de nouvelles clientèles et une source de revenu supplémentaire permettant aux hôtels de faire face à leurs échéances bancaires. Nous, les banques, sommes disposées à les aider; pourtant nous savons qu’il y a des difficultés liées aux terrains déjà hypothéqués.

Il s’agit aussi de certains terrains qui ne sont pas individualisés dans des titres particuliers spécifiques. Ce sont des problèmes qui existent réellement. Mais je pense que le plus important, c’est que la voie est maintenant engagée pour faire ces investissements. Il faudrait en profiter le maximum, notamment vu que la vente des locaux aux non résidents n’est plus soumise dorénavant à l’accord du gouverneur. Donc la commercialisation est plus facile qu’elle ne l’était auparavant».

3: Facturer en devises

« La troisième mesure porte sur le fait d’arrêter de facturer les services hôteliers en dinar tunisien pour les T.O. Juste pour l’année 2015, les hôteliers avaient une décote allant de 4 à 5% en dinar tunisien minimum qui est allée en rente profitant aux T.O. Le fait de facturer en devises, cela va être un argument de plus pour tous les hôteliers. Et je pense que les T.O finiront par accepter cette mesure, surtout que certains hôtels ont réussi depuis plusieurs années à imposer cette règle. Cela constitue aussi une manière d’augmenter les revenus dans les moments de crise grâce à ce transfert de marge de bénéfice vers l’hôtelier tunisien ».

4: Fixer un prix-plancher

« La quatrième mesure concerne le prix plancher. J’entends parler depuis des années que des hôteliers sont heureux de pratiquer des prix qui n’arrivent même pas à couvrir les charges. Que disons-nous alors de rembourser les banques ? De ce point de vue, je pense qu’un accord sur le prix plancher est indispensable, car cette question n’est pas liée non plus à la concurrence, mais plutôt à la vente à perte. Et la vente à perte est interdite en Tunisie. Par exemple, un trois étoiles à Djerba est tenu d’assurer un tel niveau de services avec un tel coût opératoire. Si un hôtel vend une nuitée à un prix inférieur au coût opératoire, soit il vend à perte, ce qui est interdit par la loi, soit il n’assure pas la qualité des services d’un trois étoiles.

Il faut avoir le courage d’annoncer publiquement le prix plancher par régions et par catégories et contrôler les pratiques des hôteliers, soit par l’Office du tourisme, soit par les autres moyens juridiques possibles. De cette manière, nous pourrons mettre un terme aux prix pratiqués qui sont scandaleux par rapport à la qualité de nos produits et par rapport à l’image du tourisme international ».

5: Le on-line

« La dernière action est relative à la question de la réservation électronique. Le monde est en train de changer, ainsi que le circuit de vente traditionnel qui va disparaître. L’électronique ne cesse de dominer de plus en plus la vie quotidienne du citoyen y compris la vie touristique. Qu’avons-nous fait réellement pour assoir une partie de plus en plus importante de nos réservations sur le process électronique à la lumière de ce qui se passe dans le monde ? C’est un passage obligé pour diversifier les moyens de vente des produits touristiques tunisiens. Pourquoi donc ne pas penser -entre les hôteliers et avec des partenaires étrangers- à créer une sorte de base électronique tunisienne. C’est un créneau qui s’impose aujourd’hui afin de ne pas rater le coche, comme nous l’avions fait il y a trente ans avec le tour-operating. Il faut comprendre que la réservation électronique est l’avenir du tourisme mondial ».

Quelles mesures pour sauver le secteur ?

« En attendant d’entreprendre ces actions, nous ne devons pas rester les bras croisés. Il faudrait que nous continuions à appuyer le secteur touristique. Et là, je vois cinq mesures fondamentales que nous, banquiers, sommes disposés à aider à faire et à faire appliquer ».

1) « Il s’agit d’abord de la mesure du soutien décidée par le pouvoir monétaire en 2015 consistant à aider les hôteliers qui ont subi une crise qui n’est pas de leur ressort. Il s’agit de ne pas rembourser les échéances, le principal et les intérêts, pour les années 2015  et 2016, en les reportant sur les années à venir, ainsi que donner un soutien financier aux unités hôtelières qui sont refinançables à la Banque centrale ».

2) « Deuxièmement, en dépit de tout ce que j’ai dit, je pense qu’il y a de l’intérêt pour le tourisme tunisien de la part des bailleurs de fonds internationaux, comme la BM (Banque mondiale), la Banque européenne d’investissement (BEI), l’Agence française de développement, etc. C’est une question de reprise maintenant des négociations et d’essayer une nouvelle ligne pour restructurer le secteur avec des conditions bonifiées comme nous l’avions fait il y a quelques années. Et comme ce sont des lignes garanties par l’État tunisien, le gouvernement devrait inscrire dans ses priorités des négociations avec ces bailleurs de fonds. Nous parlons, par exemple, de 5 milliards de dollars pour la BM. Il s’agit d’en réserver une partie pour le secteur touristique ».

3) « La troisième mesure concerne les fonds d’investissement. Je comprends pourquoi la proposition de la BM et du Fonds monétaire international concernant la mise en place d’un fonds de restructuration des dettes hôtelières a été refusée. Mais cela ne veut pas dire qu’il fallait refuser toute idée de fonds d’investissement. Ceci peut nous aider à recapitaliser les hôtels, à mobiliser des capitaux importants avec de fortes périodes de grâce et des durées assez longues et avec des engagements de reprises.

La question est donc de trouver des mécanismes de financement pour sauver les hôtels. Il s’agit d’ instruments financiers basés non pas sur l’allègement de la dette de la banque, mais plutôt sur le renflouement en fonds propres principalement et quasi fonds propres des hôtels tunisiens pour qu’ils puissent supporter moins de dettes et survivre dans des conditions financières meilleures.

À mon avis, la CDC (Caisse des dépôts et consignations), le bras financier de l’État, aurait un rôle très important dans cette question. Et c’est aux hôteliers d’exercer un lobbying pour que les énormes capitaux gérés par cette Caisse s’orientent partiellement pour assainir et consolider le secteur hôtelier tunisien ».

4) « La quatrième mesure est relative au problème de confusion entre la propriété et la gestion de l’hôtel. C’est-à-dire, le propriétaire de l’unité hôtelière -qui n’est pas forcément un hôtelier d’origine- ne sait souvent pas gérer son hôtel. Cela nécessite de faire une séparation entre la propriété et la gestion pour un meilleur rendement. Le propriétaire ne doit pas être forcément celui qui gère. Il pourrait ainsi faire appel à des gestionnaires chevronnés adaptés.

Un des mécanismes que nous pouvons développer et qui s’ajoute à la bonne gouvernance au sein des hôtels, ce sont les sociétés de gestion hôtelière. Il est temps maintenant de susciter la question de la création des sociétés de gestion hôtelière privées. Nous avons de grandes compétences qui gèrent des hôtels partout dans le monde.  Pourquoi ne faisons-nous pas appel à ces gestionnaires chevronnés et en former d’autres pour créer des sociétés de gestion hôtelière ? La SOTUGAR (Société tunisienne de garantie) s’occupe, par ailleurs, de garantir la caution qui sera donnée à l’hôtel pour qu’il puisse ouvrir sa société de gestion. De cette façon, nous allons d’abord créer une sorte d’intelligence en Tunisie en matière de gestion hôtelière. Puis, nous ramenerons des jeunes tunisiens de qualité pour profiter de leur expérience.  Par ailleurs, nous sécurisons l’hôtel car il sera entre de bonnes mains. Tout cela va rassurer les banques puisqu’il y a des gens qui sont engagés pour assurer le cash-flow. C’est une dynamique nouvelle à laquelle les hôteliers devraient penser».

5) « La cinquième mesure consiste à reconvertir certains hôtels qui sont incapables de survivre en des maisons de retraite pour les séniors tunisiens et étrangers, en maisons de séjour pour étudiants, en centres de formation, en centres médicaux, etc. Il faudrait prendre ces unités une par une et voir leur positionnement, leur architecture et comment les redéployer différemment, avec l’accompagnement des spécialistes et des banques.

Il faut dire, finalement, que le rééchelonnement des dettes s’arrête en 2016 et que les hôteliers seront obligés de payer les échéances de 2017 avec celles reportées de 2015 et de 2016. Personnellement, je ne pense réellement pas que 2017 soit une année qui permettra de supporter tous ces défis. Donc, nous allons voir en 2017 que certains hôteliers ne vont pas pouvoir faire face aux échéances bancaires.

Va-t-on les rééchelonner encore ? Rééchelonner encore est, certes, une démarche démagogiquement acceptable, mais elle n’est pas sérieuse. Ne pas rééchelonner, c’est condamner les hôtels à l’arrêt. C’est une question lancinante qu’il faut traiter dès maintenant en activant des mesures réelles pour présenter, du moins, aux financiers, des avancées. Même si elles ne sont pas dans les chiffres, elles sont quand même dans les décisions, dans les réformes et dans les engagements. Il s’agit de redonner confiance. Et si la confiance est là, tout devient possible ».

Compte-rendu du speech donné lors de la conférence débat sur l’endettement du secteur du tourisme organisée à Hammamet le 21 mai 2016. Les titres et les intertitres sont de la rédaction.

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