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SOS Djerba ! Ton tourisme vacille dangereusement

SOS Djerba ! Ton tourisme vacille dangereusement

Djerba. L’île aux Lotophages décrite dans l’Odyssée d’Homère. L’île aux 365 mosquées ; aux 140 km de littoral… Djerba, ce sont aussi 104 hôtels (39.359 lits) qui génèrent 8 millions de nuitées touristiques (chiffre de 2010), 92 agences de voyages établies sur place, 19 centres de thalassothérapie, 21 bases nautiques… L’île concentre 24% de l’activité touristique du pays à  elle toute seule.

Aujourd’hui, le constat est amer : le tourisme y recule proportionnellement à  la remontée de la mer. Alors qu’elle se targuait de tourner à  plein régime pendant 8 mois de l’année, le pic d’activité n’y dure plus que 5 mois. En 2011, Djerba a subi de plein fouet la crise engendrée par la révolution avec un recul de 43,4% de ses nuitées hôtelières (4,7 millions exactement) et un taux d’occupation des lits de 39,9%. Ses visiteurs les plus fidèles l’ont fuie, quasiment. Les touristes français ont baissé de 74%, les allemands de 80%, les italiens de 83% et, pire encore, l’hémorragie ne s’est pas arrêtée là  puisque même les touristes locaux l’ont délaissée (-52%).

Le 18 avril, en marge de la conférence sur le tourisme méditerranéen qui s’est déroulée sous l’égide de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), Djerba a eu droit à  un atelier national destiné à  réfléchir à  un plan stratégique futur pour l’île (photo ci-dessus). Les experts de l’OMT sont intervenus pour donner leur avis, les experts tunisiens en ont fait de même. Un constat : les problèmes touristiques de Djerba ne sont pas propres à  la conjoncture actuelle mais s’amoncellent et s’amplifient depuis une quinzaine d’années, menaçant l’avenir du secteur. Pourtant, Frédéric Perret, directeur exécutif de l’OMT, se veut confiant à  l’égard de la région: «vous avez la chance d’avoir une destination qui a un nom, qui est reconnue, qui évoque quelque chose». Voilà  peut-être la seule chose que Djerba continue de posséder : sa notoriété et son image enchanteresse. Et le responsable de l’OMT de se vouloir optimiste: «vous êtes dans une crise qui n’a rien d’exceptionnel. Elle prendra fin dans le courant de l’année 2012». Mais il prévient quand même : «après une crise de long-terme, on a ensuite du mal à  attirer une clientèle parce que le produit ne répond plus».

Pas de solution clé en main

Il ne faut pas se leurrer. Les solutions clés en mains aux crises n’existent pas. Chaque destination touristique ayant ses spécificités, elle doit adapter ses remèdes en fonction des maux dont elle souffre. Pour Elyès Fakhfakh, ministre du Tourisme, «l’érosion est un problème qui doit être traité en priorité pour protéger les composantes de l’île». A Djerba en effet, le phénomène de l’érosion des plages inquiète, non seulement les insulaires, mais aussi ceux qui vivent du tourisme. Il fut un temps pas si lointain où la largeur du sable atteignait jusqu’à  100 mètres. Aujourd’hui à  certains endroits, la plage n’est plus qu’un vague souvenir… Abdelfattah Kassah, géographe et professeur à  l’université de Sfax, et avant tout originaire de Djerba, tire la sonnette d’alarme et pointe du doigt les responsables de cette érosion : «il y a eu des abus, les hôtels ont été construits en bord de mer. Sur la côte Est, il y a beaucoup de mauvais choix dans la construction des hôtels qui n’ont pas respecté le domaine public maritime. Le boum immobilier a engendré le pillage du sable et la détérioration de la croute calcaire». Le constat est pour le moins inquiétant.

D’un autre côté et pour Jalel Bouricha, hôtelier et président de la Fédération régionale de l’hôtellerie de Djerba-Zarzis, la pilule est tout aussi amère : «il y a des hôtels fermés depuis plusieurs années pour raisons économiques, 3000 emplois contractuels ont dû être supprimés en 2011 et 250 titulaires licenciés. Il y a un manque de liaisons aériennes régulières et beaucoup d’inconvénients subsistent au niveau des correspondances entre les vols internationaux et nationaux à  Tunis-Carthage, le code des investissements ne répond plus aux exigences actuelles… ». La médaille touristique a donc un revers peu reluisant.

Ahmed Smaoui, expert et ancien haut responsable notamment dans le tourisme et le transport aérien, prévient que «Djerba est en train de se banaliser». Pour lui, la région Djerba-Zarzis (les deux sont indissociables) «possède les ingrédients pour s’enfoncer dans la crise». Ces ingrédients sont : le repli de la formation, la baisse des investissements et la baisse des arrivées». Autre évidence : «l’offre de Djerba est strictement hôtelière car il y a encore très peu d’hébergement alternatif».

Produits en crise

Les solutions existent et chacun y va de sa proposition pour sauver le tourisme à  Djerba. Pour Frédéric Perret, directeur exécutif de l’OMT, il faut «attirer les touristes avec des produits renouvelés». Et justement en termes de produits, le constat est grave : le complexe ‘’Djerba Explore », fierté de l’île par son originalité et sa richesse n’a totalisé que 130.000 visiteurs (en 2010), locaux compris, sur un total de 1 million de visiteurs. Sur le parcours de golf local, le total annuel moyen des fees est de 35.000. A titre d’exemple, celui d’El Kantaoui en totalise exactement le double. «Ce qui n’encourage pas à  investir dans de nouveaux parcours de golf ou de faire de Djerba une destination de golf» en déduit Ahmed Smaoui. Djerba est dotée d’une marina et d’un port de plaisance. On y a dénombré en 2010 l’arrivée de… 23 bateaux avec 52 passagers à  leur bord. A l’échelle nationale, les statistiques parlent de 3200 bateaux et 19.000 passagers tous ports de plaisance confondus. Autre exemple qui touche le patrimoine : la mosquée Fadhloun, qui constitue un attrait culturel de premier plan, ne reçoit la visite que de 40.000 touristes par an.

La faute au All Inclusive et aux hôteliers qui s’accaparent les touristes s’exclament les commerçants et les chauffeurs de taxis de l’île. La faute aux guides qui ne conduisent leurs clients que là  où ils trouvent leur propre intérêt. La faute, dirions-nous, à  une machine touristique qui tourne mais pas dans le sens voulu. Conséquence de cet état de fait : le tourisme à  Djerba titube et vacille dangereusement.

La voie du salut ?

L’une des solutions à  la crise de Djerba serait la régionalisation. L’idée n’est pas nouvelle et elle a été de nouveau mise sur la table par le ministre du Tourisme, Elyès Fakhfakh, qui a suggéré que le tourisme sur l’île soit géré par les collectivités locales et les conseils régionaux à  80%. «Cela sera peut-être inscrit dans la nouvelle constitution qui permettra à  chaque région de gérer son propre programme de développement». Mais en face, Jalel Bouricha est sur des charbons ardents : «jusqu’à  aujourd’hui, la place réelle du tourisme dans la politique du pays n’a jamais été claire. Nous voulons de l’action concrète et nous connaissons nos maux. Tout le monde doit déclarer parrainer, soutenir et développer le tourisme en tant que secteur principal. Dans ce cas, il faut une politique franche». Le mot est lâché ! La proposition est d’ailleurs soutenue par Frédéric Perret : «une destination qui marche, c’est une destination où la communauté se sent responsable et pleinement impliquée». Mais le président de la fédération régionale de l’hôtellerie en veut plus : «la promotion du tourisme à  Djerba doit se faire à  partir de la région, le monde entier travaille ainsi. Je demande à  réformer l’ONTT dans les semaines à  venir pour aboutir dans 6 mois à  la création d’une agence de communication et de marketing chargée des études et de la promotion de la région. Je propose la création d’un observatoire régional de veille et de contrôle touristique composé des professionnels, des maires, des représentants de compagnies aériennes… avec un pouvoir décisionnel». Les idées se rejoignent donc mais leur concrétisation relève-t-elle du rêve ou de la réalité ?

« Si nous voulons un tourisme de pointe, il faudrait motiver nos élites à  opérer dans le secteur ». C’est la remarque faite par Abdelfattah Kassah -en bon universitaire qu’il est- qui déplore que «les meilleurs bacheliers s’orientent vers des filières autres que celles en rapport avec le tourisme». Quant à  Ahmed Smaoui, il propose la tenue d’un débat républicain franc sur la crise de Djerba. «La crise du tourisme qui dure depuis bientôt 10 ans est beaucoup plus une crise de produit qu’une crise de marché». Mais le chantier est tellement énorme que l’on se demande par quel bout il va falloir l’engager. En espérant déjà  que le discours des politiques ne reste pas pavé de bonnes intentions uniquement… sans passage à  l’acte.

Hédi HAMDI

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