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Tunisair amorce une dangereuse sortie de piste

Tunisair amorce une dangereuse sortie de piste

La décision du gouvernement de transition de réintégrer au sein même de Tunisair toutes les sociétés qui avaient été externalisées a peut-être eu le mérite de faire cesser la grève des agents de Tunisair Handling et permis la reprise de l’activité dans les aéroports tunisiens, elle laisse cependant pantois quant à  la rapidité de son exécution. Plus grave encore, celle-ci va complètement à  l’encontre de toute logique commerciale et pourrait avoir de très graves conséquences sur l’avenir de Tunisair.

La nouvelle est tombée vendredi dernier : dans un communiqué laconique, l’agence officielle TAP a annoncé qu’un accord avait été conclu la veille au soir entre la direction générale de Tunisair et le syndicat général du transport relevant de l’UGTT prévoyant l’application du statut de Tunisair à  tous les agents des filiales du groupe, à  savoir Tunisair Handling, Tunisair Technics et Sevenair, puis Tunisie Catering dans une étape ultérieure. Le communiqué ajoute que ces « sociétés deviendront des directions spécialisées au sein de la compagnie mère immédiatement après l’achèvement des procédures légales ».
Pour les non-initiés, cette annonce peut paraître anodine. Et pourtant, elle marque un incroyable retour en arrière du gouvernement de transition qui, d’abord, n’assure pas le principe de la continuité de l’Etat dans les dossiers stratégiques et qui, ensuite, fait preuve d’une légèreté inimaginable dans cette prise de décision. En effet, on se demande comment l’Etat a fléchi aussi vite sous les coups de boutoir du syndicat du transport qui avait réussi à  paralyser les aéroports tunisiens pendant deux jours entraînant certes une pagaille indescriptible dans les départs et les arrivées des vols notamment à  Tunis-Carthage. On se demande aussi pourquoi le gouvernement a cédé à  toutes les exigences des grévistes, sans avoir pu obtenir la moindre concession. Doit-on y voir le signe d’un Etat aujourd’hui capable de sacrifier les principes les plus élémentaires de sa souveraineté au nom de la seule paix sociale ?

Pour bien comprendre l’affaire, il est nécessaire de revenir à  l’année 2003. A cette époque, Tunisair a pour président-directeur général Rafaâ Dekhil dont la mission première est (officiellement) d’équilibrer les comptes de la compagnie en 2004 après deux exercices successifs calamiteux. Pour cela, il exécute, après plusieurs atermoiements, un plan gouvernemental en trois volets qui consiste, notamment, à  externaliser les activités annexes au transport aérien par la création de plusieurs filiales spécialisées. Cette démarche, permettait à  Tunisair de se concentrer sur son cœur de métier, le transport de passagers. Malgré quelques voix dissonantes à  l’époque, le projet est mené à  son terme. Principal argument des gouvernants d’alors: cette procédure est adoptée par les plus grandes compagnies aériennes internationales pour assurer leur survie dans un environnement hautement compétitif.Les experts voient cependant la chose sous un autre œil : la filialisation a aussi pour objectif de cloisonner, dans une structure juridique indépendante, les recettes, les dépenses et les moyens d’exploitation affectés à  l’activité lucrative. Cela est nécessaire pour éviter un effet de contagion, car l’existence d’une seule activité lucrative assujettie entraîne l’imposition de l’ensemble des recettes de l’association.

Porte d’entrée pour Trabelsi

Dans le climat politico-économique qui prévalait à  ce moment là , ce fut également une occasion de faire entrer plusieurs acteurs privés du secteur, en l’occurrence les compagnies aériennes Karthago Airlines et Nouvelair (à  l’époque indépendantes l’une de l’autre) dans une nouvelle entité dénommée Tunisie Catering dont la vocation est d’offrir des prestations non seulement au pavillon tunisien mais à  toute autre compagnie qui en aurait fait la demande.Sont également créées Tunisair Handling, dont la mission est d’assurer toutes sortes de services aéroportuaires (assistance passagers, gestion des bagages et traitement des avions) et Tunisair Technics, qui assure la maintenance technique des appareils pour Tunisair, Tuninter et Karthago et tout autre client extérieur. Seulement, la démarche déracine plusieurs milliers de travailleurs de leur milieu professionnel initial, entraîne la perte de plusieurs avantages sociaux et crée des inégalités entre les salariés. A intervalles irréguliers, des contestations sont enregistrées, la dernière remontant à  l’été 2010 quand plusieurs vols de Tunisair avaient dû partir sans catering suite à  un mouvement de grève des employés de la filiale concernée. Mais le personnel des différentes entités était aussi et surtout remonté contre le clan familial de l’ancien régime, convaincu que la compagnie Karthago Airlines, dirigée par Belhassen Trabelsi, beau-frère de Ben Ali, bénéficiait de privilèges jugés inadmissibles, notamment pour les prestations techniques. Les commissions d’enquête récemment créées ne manqueront certainement pas de jeter toute la lumière sur la question.

Aujourd’hui, ce personnel a obtenu gain de cause puisque désormais, le tant convoité statut de Tunisair, avec ses multiples avantages sociaux, s’applique à  tous les salariés du groupe. Pourquoi donc le gouvernement, après avoir redonné leurs droits aux salariés et écarté les investisseurs galeux ne s’est pas arrêté à  ce niveau ? Pourquoi a-t-il pris la décision d’aller encore plus loin en intégrant ou réintégrant les différentes filiales au sein de Tunisair, balayant ainsi d’un revers de la main une option stratégique recommandée par un bureau de consulting international (en l’occurrence Lufthansa Consulting) et qui avait coûté les yeux de la tête. La mission actuelle du gouvernement n’est-elle pas d’assurer la continuité des affaires courantes du pays jusqu’aux prochaines élections ? De quel droit s’est-il donc arrogé le droit de bouleverser l’organisation complète du groupe Tunisair ? Et pourquoi prend-il une décision à  contre-courant de ce qui se pratique dans le monde du transport aérien prenant le gros risque d’envoyer Tunisair vers un déficit abyssal et une position des plus fragiles face à  la concurrence. Ne parlons pas de sa cotation boursière, déjà  fragilisée.

Ce que le gouvernement de transition semble avoir également oublié, c’est que toute décision stratégique doit obtenir l’aval de l’assemblée générale de Tunisair. Or, celle-ci n’a pas été convoquée et les actionnaires privés (qui détiennent 25 % du capital) n’ont pas été informés, encore moins consultés de l’énormité de la décision adoptée unilatéralement, en catimini, au sein même du Premier ministère. C’est tout simplement illégal dans un Etat qui se veut de droit !

Dans l’affaire, il n’a été par ailleurs, à  aucun moment, fait mention de l’ATCT, l’autre filiale chargée du recyclage des pilotes sur simulateur basée à  Gammarth. Pourtant, la participation de Belhassen Trabelsi dans le capital y est suffisamment importante et aurait justifié à  elle seule sa réintégration dans Tunisair.

Fondamentalement aujourd’hui, il est surtout à  craindre que les filiales fraîchement réintégrées ne se transforment en boulets pour Tunisair qui a pourtant d’autres priorités commerciales certainement bien plus importantes, à  commencer par l’entrée en vigueur attendue de l’Open Sky, probablement même plus tôt que prévu.

Si le gouvernement a fait marche arrière dans le dossier de la filialisation des entreprises de Tunisair, il ne faudrait pas s’étonner de le voir se rétracter sur un autre grand dossier concernant la compagnie, décidé par Ben Ali du haut de son trône en 2009 : son exonération de payer des impôts sur les bénéfices pendant cinq ans. Si ce point venait à  être remis en question, les syndicalistes du groupe Tunisair pourront toujours descendre dans la rue défendre cet « acquis du 7 Novembre ».

Hédi HAMDI
(en co-publication avec BusinessNews)
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