Les héritiers du tourisme – 1/10 : Mehdi Allani Reviewed by Momizat on . Première interview d'une série de 10 qui sera publiée périodiquement sur notre site avec « la jeune souche » de professionnels du tourisme qui ont hérité de l'u Première interview d'une série de 10 qui sera publiée périodiquement sur notre site avec « la jeune souche » de professionnels du tourisme qui ont hérité de l'u Rating: 0
Accueil » Interviews » Les héritiers du tourisme – 1/10 : Mehdi Allani

Les héritiers du tourisme – 1/10 : Mehdi Allani

Première interview d’une série de 10 qui sera publiée périodiquement sur notre site avec « la jeune souche » de professionnels du tourisme qui ont hérité de l’un de leur parent la passion et les valeurs du métier. Certains ont déjà  repris totalement le flambeau, d’autres sont en cours d’initiation ou de perfectionnement, en attendant de voler de leurs propres ailes. Une manière d’apporter la preuve que « les deuxièmes générations » du tourisme sont également pleines de potentiel et surtout qu’elles ont bien les pieds sur terre par rapport aux défis qui les attendent dans le secteur.

Mehdi Allani, vice-président de l’hôtel Le Sultan, Hammamet : «On nous a proposé la 5e étoile à  deux reprises et nous l’avons refusée».

A 21 ans à  peine, fraîchement diplômé de l’Ecole hôtelière de Paris, il se doit de rentrer en Tunisie suite à  la disparition de son père, feu Mohmed Allani. Nous sommes en mars 1997. Le patrimoine hôtelier familial comprend alors deux hôtels à  Hammamet Nord, le Sultan et le Sultan Beach ainsi qu’un terrain à  Yasmine Hammamet qui verra naître le Taj Sultan (en 2003). Mehdi Allani à  l’époque n’a aucune expérience (à  part des stages dans l’hôtellerie en Allemagne et aux Etats-Unis) mais beaucoup de culot. Dès l’été 97, il reprend, avec sa sœur ainée Mouna, les rennes de l’hôtel Le Sultan avec ses 165 salariés permanents, lesquels avaient tout d’abord besoin d’être rassurés sur leur sort et leur avenir professionnel. Elle prend en charge le commercial et lui l’exploitation en unissant leurs forces et leurs connaissances et en se partageant les tâches financières. Il ne fera donc pas son Master à  Cornell Essec à  New York bien qu’ayant réussi le concours d’accès. Cette époque est aussi celle où le tourisme se complique et où le bradage commence sérieusement à  affecter le secteur.

Sachant que vous avez grandi dans un hôtel, travailler dans le tourisme a été pour vous un choix personnel spontané ou vous y a-t-on encouragé ?

Certainement les deux à  la fois. Le choix du tourisme, c’est un choix personnel. Depuis l’âge de 12 ans, je voulais travailler dans l’hôtellerie. J’ai grandi dans un hôtel, ça aide, mais j’ai toujours été passionné. Ce qui est bien dans ce métier, c’est que cela ouvre des possibilités de développement infinies. Et puis, c’est un métier de la vie : on y apprend les relations humaines, la commercialisation, la cuisine, la propreté, l’aspect comportemental… En plus, c’est un beau métier où l’on travaille à  faire plaisir aux autres, pour faire en sorte que le client parte le plus content possible. Et quand on est propriétaire et exploitant, on a beaucoup plus d’aisance.

Vous êtes directeur général d’un hôtel qui appartient à  votre famille (et qui a la réputation d’être l’un des meilleurs 4 étoiles de la région). N’est-ce pas aussi une chance d’acquérir une très grande expérience ?

Je ne me suis mis à parler d’expérience que 8 ans après avoir commencé à  travailler. En 2004-2005, quand nous avons fait la rénovation du Sultan, pendant 6 mois, c’est là  où j’ai le plus appris. D’ailleurs, nous l’avons amélioré au point qu’on nous a proposé la 5e étoile à deux reprises et nous l’avons refusée. D’abord, nous voulions voir s’il était possible de placer nos tarifs sans être liés à une étoile. Mais la raison principale, c’est que nous voulons être le meilleur de notre catégorie. Nous préférons être le meilleur 4* qu’un 5* parmi tant d’autres. Aujourd’hui, pour moi, un 5*, c’est ce que je vois à l’international et pas en Tunisie. Les vrais 5* en Tunisie, il y en a sur les doigts d’une main, ça m’embêtait donc de mettre le panneau 5* et de dire je ne suis pas un vrai 5*. Le client risque de me mettre dans son commentaire satisfaction : « ne vaut pas un vrai 5* ». C’est blessant. Avant la rénovation, certains clients disaient dans leurs commentaires : « ne vaut pas un vrai 4* ». Avoir une 5e étoile, cela m’apporte une pression supplémentaire et je n’ai pas besoin de la subir.

Je m’adresse à une clientèle balnéaire, essentiellement familiale qui, pour la plupart, ne veux pas avoir la pression d’une 5e étoile. Un gosse qui court dans la réception d’un 5*, cela risque de choquer. Aujourd’hui, grâce à la transparence d’Internet et aux enquêtes de satisfaction des tour-opérateurs, nous positionnons notre produit en terme de qualité et choisissons à quel prix nous le vendons. Donc la 5e étoile ne va rien m’apporter à  part le prestige et je suis très bien comme ça. Ce n’est même pas une question de modestie, cela nous facilite le travail plus qu’autre chose.

Est-ce à  dire que vous prenez en considération toutes les remarques faites par vos clients ?

Je lis les commentaires de satisfaction de chaque client un par un parce que c’est le seul moyen de mesurer le pouls réel de la situation, de ce qui leur plait et ne leur plait pas. Je lis aussi et je réponds sur Internet également sur TripAdvisor. Dans 50% des actions d’améliorations et de changements que nous avons faites ces dernières années –et même dans la rénovation- nous avons tenu compte des défaillances relevées par des clients. Nous sommes au même endroit tous les jours et même le plus grand des professionnels ne verrait plus certaines choses.

Le Taj Sultan à  Yasmine Hammamet appartient également à  votre famille. Votre approche dans son exploitation est-elle identique ?

Il est loué à  Vincci. Le mérite de cet hôtel revient en grande partie à  ma sœur Mouna et pas à  moi. Mon père, avant son décès, avait déposé le dossier de l’hôtel à  la société de développement de Hammamet Yasmine avec un acompte de 15% sur le terrain et tout restait à  faire. Pour l’anecdote, au tout début, le terrain que mon père avait obtenu était sur l’esplanade, à  l’emplacement de l’actuel Saphir Palace. Le terrain de notre hôtel actuel avait été acquis par Moncef Ben Ali, mais après la mort de ce dernier en 1996, le terrain a été repris par mon père un mois avant sa disparition.

Suite à  cela, la famille était d’abord extrêmement fragile avec le départ de son leader et, en plus, manquait d’expérience. Mais elle était (et elle l’est toujours) extrêmement solidaire. Si je devais dire une chose, c’est que nous avons toujours été respectueux les uns des autres et regardé le bien du patrimoine avant tout. Donc, nous avons consulté autour de nous, certains nous ont encouragés et d’autres nous ont fortement déconseillés de faire Hammamet Yasmine. L’avantage concurrentiel énorme que nous avions, c’était d’avoir un terrain front de mer. Ma mère, par exemple, était radicalement contre. Au tout début, ma sœur Mouna et moi étions tous les deux à  la fois sur le Sultan et sur le chantier et ce n’était pas du tout gérable. Nous n’étions pas du tout performants. Ce que nous avons finalement fait, c’est que j’ai repris la totalité du Sultan et déchargé ma sœur qui a pris en charge le chantier du Taj Sultan et elle a excellé dans le sens où elle a respecté le budget. C’est le 5 étoiles qui a coûté le moins cher à  Hammmamet Yasmine. Aujourd’hui, nous avons un produit qui est rentable et un loyer qui couvre largement nos échéances de crédit.

Vous avez également Le Sultan Beach à  côté du Sultan qui est aussi en location.

Il avait été loué au tout début par des Turcs d’origine opérant à  partir de l’Autriche (Taurus) qui en avaient fait le premier all inclusive en Tunisie mais qui nous ont laissé une ardoise monumentale en 1998 et nous avons dû en assumer, après le jugement, la responsabilité en tant que propriétaires. Nous avons dû payer les fournisseurs, sans parler des 600.000 deutsche marks de loyer impayé. Ensuite, nous avons eu Jet Tours qui en ont fait un Eldorador mais avec un contrat extrêmement bien ficelé. Sachant l’expérience que nous avions eue, Jet Tours ont pris cela en compte et accepté ce contrat contraignant. Depuis 3 ans, il est loué par la société Happy Days. Aujourd’hui, nous avons pour projet de le gérer nous-mêmes mais de le renouveler totalement avant avec un repositionnement complètement différent.

Vous conseilleriez à vos enfants de travailler dans le secteur ?

Il faudrait déjà  pour cela que j’en aie. Ces dix dernières années, quand on me pose la question si je suis marié, je réponds « oui, à  un hôtel ». C’est un métier qui, soit nous passionne et dans lequel nous devons être impliqués à 100%, soit lever le pied et pénaliser son travail. C’est la question que je me pose depuis 2 ans parce que j’ai atteint beaucoup des objectifs que je m’étais fixés en termes de chiffre d’affaires, de résultats, de développement de l’hôtel, de diversification du produit, du positionnement qualité. Nous sommes certifiés ISO 22000, nous allons préparer la certification 14001 pour l’environnement et 9001 pour la qualité générale. Que faire après tout cela ? J’ai envie de lancer de nouveaux projets et de nouveaux défis. L’idée, c’est de se lancer encore dans l’hôtellerie.

Donc, mes enfants, je leur montrerai le « boulot » avec les responsabilités qui en découlent et après, ils feront leur propre choix. Mais on ne sait pas de quoi demain sera fait. Moi je dis que l’élément le plus important, c’est d’être passionné, que ce soit dans l’hôtellerie ou dans n’importe quel autre métier.

Est-ce à  dire que c’est un créneau porteur et rentable ?

Ah oui ! Pour vous donner un exemple concret : dans une année comme celle-là , je change les deux ascenseurs, tout le mobilier des loggias des 261 chambres, tous les parasols extérieurs (déjà  fait). J’investis aussi dans 450 m² de panneaux solaires. Tout ceci, c’est de l’investissement et je ne parle pas de la maintenance habituelle. Si je ne croyais pas en l’hôtellerie, je n’aurais pas fait cela. J’y crois dur comme fer. La seule chose capable de nous faire du mal, c’est nous-mêmes, en tant que population tunisienne, qui ne croirait plus dans le tourisme en faisant un vote sanction.

Justement, sur le plan politique, si les choses venaient à  changer et que le tourisme ne fasse plus partie des priorités du futur gouvernement ?

Ce serait dramatique parce que le tourisme emploie, disons, 500.000 personnes qui font vivre deux autres personnes, cela fait donc 1.500.000 personnes, c’est-à-dire 20% de la population active. Je pense sincèrement que cela serait complètement irrationnel d’aller contre l’optique du tourisme. Tout en respectant le processus démocratique, il faudra trouver un moyen de contrer l’approche extrémiste. Il ne faut pas que le pays rentre dans une crise économique importante parce que la crise pousse les gens à voter vers les extrêmes. Personnellement, j’ai toujours travaillé en faisant abstraction de l’environnement extérieur, même de l’environnement concurrentiel (sans être quand même en autarcie). Aujourd’hui, ce que je demande aux politiciens, c’est de penser à  l’économie en général, au développement régional. Les intérêts touristiques sont communs aux intérêts nationaux. La Tunisie n’a pas à  rougir de ses atouts culturels et géographiques et à  nous de les valoriser et de les mettre en avant.

Propos recueillis par
Hédi HAMDI

Commentaire

comments